Huit années de gouvernements caquistes : reconnaître les avancées, sans taire les erreurs

21 octobre 2026
par Sylvie Cloutier
Au terme de huit années de gouvernements de la Coalition avenir Québec, d'abord sous François Legault, puis sous Christine Fréchette, le moment est venu de dresser un bilan des relations entre le gouvernement et l'industrie de la transformation alimentaire. 

Le CTAQ a toujours privilégié une approche constructive dans ses relations avec les gouvernements, peu importe leur allégeance politique. Nous croyons qu'il est important de reconnaître les contributions positives de ceux et celles qui ont fait avancer notre secteur, tout comme il est de notre responsabilité de dénoncer les décisions qui ont nui à sa compétitivité. 

Ces huit années auront été marquées par des avancées appréciables, mais également par certaines décisions dont les conséquences continueront de se faire sentir longtemps. 


Une reconnaissance particulière envers les ministres du MAPAQ 

Nous souhaitons d'abord remercier les gouvernements Legault et Fréchette pour leur collaboration avec notre industrie au fil des ans. 

Nos remerciements s'adressent tout particulièrement à André Lamontagne, qui a dirigé le ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation pendant une grande partie de cette période. 

M. Lamontagne a fait preuve d'une connaissance approfondie de notre secteur, d'une réelle disponibilité et d'une volonté constante de maintenir le dialogue avec les entreprises et leurs représentants. Dans un environnement économique marqué par des transformations rapides, des crises successives et des pressions croissantes sur la compétitivité, cette relation de confiance aura été précieuse. 

Nous souhaitons également remercier Donald Martel, qui lui a brièvement succédé au MAPAQ et qui a poursuivi le travail engagé, notamment en matière de soutien à l'investissement et à la modernisation des entreprises. 

Au cours de ces huit années, plusieurs initiatives gouvernementales ont contribué à soutenir notre industrie : programmes d'investissement et de transformation alimentaire, soutien à l'automatisation et à l'innovation, mesures d'accompagnement pendant les périodes de crise et efforts pour renforcer la compétitivité du secteur bioalimentaire. 

Ces initiatives n'ont pas répondu à tous les besoins, mais elles méritent d'être reconnues. 

Nous tenons également à souligner le travail des équipes ministérielles et des fonctionnaires avec lesquels nous avons entretenu des échanges réguliers et constructifs. 


La collecte sélective : une réforme mal conçue dès le départ 

Mais ce bilan ne serait ni complet ni crédible si nous passions sous silence l'un des dossiers les plus problématiques de cette période : la modernisation de la collecte sélective. 

Portée par l'ancien ministre de l'Environnement, Benoit Charette, cette réforme a été élaborée à une époque où Emmanuelle Géhin, aujourd'hui présidente-directrice générale de RECYC-QUÉBEC, occupait des fonctions politiques au sein de son cabinet. 

Pour le CTAQ, les difficultés actuelles ne sont pas simplement des problèmes de transition ou d'ajustement. Elles trouvent leur origine dans les choix effectués dès la conception du nouveau régime. 

Le principe de responsabilité élargie des producteurs, qui confie aux entreprises la responsabilité financière et opérationnelle de la collecte sélective, poursuit des objectifs environnementaux auxquels notre industrie adhère. Toutefois, sa mise en œuvre a été conçue sans tenir suffisamment compte, selon nous, de la capacité financière des entreprises, de la complexité opérationnelle du système et des risques liés au transfert de responsabilités. 

Le gouvernement a transféré aux entreprises des obligations financières considérables sans prévoir des mécanismes suffisamment robustes de contrôle des coûts, de prévisibilité et de reddition de comptes. 

Les conséquences sont aujourd'hui bien réelles. 

Selon les données présentées par le CTAQ dans ses représentations prébudgétaires, les coûts du système sont passés de 285 millions de dollars en 2023 à 457 millions en 2025. En 2026, les entreprises ont dû composer avec un fardeau de financement estimé à 810 millions de dollars, notamment en raison du chevauchement d'obligations financières liées à l'ancien et au nouveau régime. 

Pour certaines entreprises, les contributions ont été multipliées par trois, voire davantage. 

Il ne s'agit pas de simples irritants administratifs. Ce sont des sommes qui ne peuvent plus être consacrées à l'automatisation, à l'innovation, à la productivité ou à la croissance de nos entreprises. 

Et dans un contexte de pressions inflationnistes persistantes, ces coûts risquent de se répercuter sur le prix des aliments. 


Main-d'œuvre et immigration : des décisions qui ont fragilisé les entreprises 

La gestion de la main-d'œuvre et de l'immigration constitue un autre chapitre difficile de ce bilan. 

Pendant huit ans, les entreprises de transformation alimentaire ont dû composer avec une rareté persistante de main-d'œuvre, particulièrement dans les régions. Malgré leurs efforts de recrutement, de formation, d'automatisation et de rétention, plusieurs n'ont eu d'autre choix que de recourir aux travailleurs étrangers temporaires pour maintenir leurs activités. 

Ces travailleurs ne représentent pas une solution de facilité. Ils occupent des postes essentiels dans nos usines, contribuent à transformer la production agricole québécoise et participent à la vitalité économique de nos communautés. 

Or, plutôt que de leur offrir un environnement stable et prévisible, les entreprises ont été confrontées à une succession de changements aux règles d'immigration et d'accès à la main-d'œuvre. 

Certes, plusieurs resserrements du Programme des travailleurs étrangers temporaires ont été décidés par le gouvernement fédéral. Mais le gouvernement du Québec a lui aussi contribué à l'incertitude, notamment par ses choix en matière de sélection permanente, de planification de l'immigration et de transition entre les programmes. 

L'abolition du Programme de l'expérience québécoise (PEQ), sans véritable mesure de droits acquis au moment de la décision, aura été particulièrement difficile à comprendre pour notre industrie. 

Comment expliquer à des travailleurs déjà établis au Québec, qui occupent un emploi, parlent français, paient des impôts et contribuent à leur communauté, que les perspectives de résidence permanente sur lesquelles ils comptaient peuvent soudainement disparaître? 

Comment demander aux entreprises d'investir dans le recrutement, la formation et l'intégration de ces personnes tout en modifiant continuellement les règles qui encadrent leur avenir? 

La fin du programme pilote d'immigration permanente des travailleurs de la transformation alimentaire, le 1er janvier 2026, a ajouté à cette incertitude, particulièrement pour les entreprises des secteurs de la viande et des légumes transformés qui y voyaient une voie adaptée à leurs réalités. 

Nous reconnaissons que le gouvernement Fréchette a finalement réactivé temporairement le PEQ en juillet 2026, après les nombreuses représentations des milieux économiques et régionaux. Ce correctif était nécessaire et nous l'avons accueilli favorablement. Mais il ne fait pas disparaître les inquiétudes provoquées par les décisions précédentes ni les difficultés de planification qui en ont découlé. 

Le CTAQ a également dû multiplier les interventions afin de préserver le seuil de 20 % de travailleurs étrangers temporaires dans les entreprises de transformation alimentaire et de réclamer des mécanismes permettant aux travailleurs déjà intégrés de poursuivre leur parcours vers la résidence permanente. 

Il faut le rappeler : dans plusieurs régions, l'enjeu n'est pas simplement de trouver des employés supplémentaires. Il s'agit de maintenir les chaînes de production en activité, de préserver des emplois québécois complémentaires et de permettre aux producteurs agricoles d'écouler leurs produits auprès des transformateurs d'ici. 

On ne peut, d'un côté, affirmer vouloir renforcer l'autonomie alimentaire du Québec et, de l'autre, adopter des politiques de main-d'œuvre qui compromettent la capacité de nos usines à fonctionner. 

Nous reconnaissons pleinement la nécessité d'une immigration planifiée, d'une intégration réussie et de la protection des travailleurs. Mais ces objectifs doivent s'accompagner d'une véritable compréhension des besoins économiques, particulièrement ceux des entreprises manufacturières établies en région. 

Ce dossier aura trop souvent illustré un manque de cohérence entre les ambitions économiques du gouvernement et ses décisions en matière d'immigration. 


Des correctifs obtenus, mais des conséquences qui demeurent 

Qu'il s'agisse de la collecte sélective ou de la main-d'œuvre, le CTAQ et ses partenaires ont consacré des efforts considérables à documenter les problèmes, à sensibiliser les décideurs et à proposer des solutions. 

Des ajustements réglementaires ont finalement été apportés à la collecte sélective en 2026, et plusieurs demandes de notre industrie ont trouvé écho auprès des autorités gouvernementales. Néanmoins, l'industrie est toujours en attente que le gouvernement entérine l'étalement des cibles de performance sur une période définie. En immigration, la réouverture temporaire du PEQ et certaines mesures de transition ont également représenté des réponses aux préoccupations exprimées. 

Nous reconnaissons ces progrès. Ils démontrent d'ailleurs qu'une approche plus pragmatique était possible. 

Mais ils soulèvent également une question fondamentale : pourquoi a-t-il fallu attendre que les entreprises et les travailleurs soient confrontés à des conséquences aussi importantes pour corriger des problèmes qui auraient dû être anticipés dès le départ ? 

Ces deux dossiers illustrent les risques d'une approche gouvernementale où les objectifs politiques et réglementaires ne sont pas suffisamment accompagnés d'analyses d'impact, de mécanismes de transition et d'un véritable dialogue avec les secteurs concernés. 

Les gouvernements ont la responsabilité de poursuivre des objectifs environnementaux ambitieux et de gérer l'immigration de manière responsable. Ils ont également celle de s'assurer que les moyens retenus sont réalistes, cohérents et économiquement soutenables. 


Une leçon à retenir pour la suite 

Le CTAQ termine ce chapitre politique avec reconnaissance envers les personnes qui ont soutenu notre industrie et avec la conviction que plusieurs collaborations fructueuses ont permis de faire avancer des dossiers importants. 

Mais nous demeurons tout aussi déterminés à rappeler que les erreurs de conception de la modernisation de la collecte sélective et l'instabilité des politiques de main-d'œuvre et d'immigration ont laissé un lourd héritage aux entreprises. 

Alors qu'un nouveau chapitre politique s'ouvre au Québec, nous souhaitons que les leçons de ces huit dernières années servent à bâtir des politiques publiques plus cohérentes, mieux concertées et davantage ancrées dans les réalités économiques. 

Car une industrie alimentaire forte, innovante et compétitive demeure indispensable à la prospérité et à l'autonomie alimentaire du Québec. 
Secteurs :
  • Gouvernement