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Je salue l’initiative de révision du guide alimentaire du ministère de la Santé, rendu public cette semaine. C’est un projet qui a fait couler beaucoup d’encre et qui s’est fait attendre.  Cette dernière mouture est plus équilibrée que les versions précédentes.  Je suis d’avis qu’un tel guide est un outil important pour faire des choix éclairés et judicieux quant aux aliments que l’on consomme et sur la manière de les consommer. Il doit refléter les tendances actuelles tout en évitant d’être dogmatique et permettre une meilleure compréhension des aliments par catégorie et respecter le rythme de changement d’habitudes du consommateur.

La majorité des professionnels de la santé, nutritionnistes, diététistes et représentants de la santé publique, groupes représentants les différents intérêts végétariens, véganes, etc., les universitaires et autres qui ont abondamment commenté le guide lors de sa publication semblaient en parfaite harmonie avec l’ensemble de l’œuvre.  Bien que je salue l’initiative et que je sois enlignée avec plusieurs fondements du nouveau guide, je dois souligner quelques préoccupations.

Tout d’abord je veux revenir sur le terme « aliments ou boissons transformés ».  Le guide stipule que Les aliments et boissons transformés ou préparés qui contribuent à une consommation excessive de sodium, de sucres libres ou de lipides saturés nuisent à la saine alimentation. Ils ne devraient donc pas être consommés sur une base régulière.

Le terme aliment transformé est bien mal compris. Un aliment transformé est un aliment dont on a modifié la composition physique ou chimique.  Il est important de comprendre le terme « aliment transformé » et de réaliser que presque tous les aliments que l’on retrouve à l’épicerie, à l’exception des fruits et légumes frais, les poissons et crustacés entiers frais, les noix/arachides en écailles, les œufs... sont passés par une usine de transformation alimentaire.  Il est donc faux de déclarer que tous les aliments et boissons transformés contribuent à une consommation excessive de sodium, de sucres libres ou de lipides saturés (qui) nuisent à la saine alimentation.

La laitue mélangée, lavée et placée dans un emballage est passée par une usine de transformation alimentaire. Le tofu biologique est un aliment transformé et même « surtransformé » selon certaines définitions.  Les mélanges de légumes frais, surgelés, sont passés par une usine de transformation alimentaire.  Même chose pour les amandes écaillées, grillées et ensachées.  La meilleure farine de blé entier est un produit transformé. Le poulet « frais » déplumé, dépecé et découpé, sur barquette, a été transformé.  Les épices séchées, broyées, le sel et le poivre empaquetés ont tous été transformés.  Le quinoa ou les lentilles en sac viennent d’un transformateur alimentaire. Votre fromage favori, quel qu’il soit, est un aliment transformé. Les pâtes alimentaires sont transformées. Toutes les huiles, quelle que soit la qualité, sont des produits transformés. Le pain est bien entendu un aliment transformé.  Le lait que l’on achète à l’épicerie est un produit transformé. En résumé, un aliment transformé n’est pas nécessairement un produit « mauvais » pour la santé.

Je n’essaie pas de dire que tous les produits transformés sont bons pour la santé, mais simplement d’exposer la grande variété de produits transformés et la diversité de l’industrie de la transformation alimentaire.  Il y en a pour tous les goûts, pour toutes les diètes, pour toutes les particularités alimentaires, pour tous les budgets, pour combler toutes les demandes et ce, dans les plus strictes normes de salubrité.  Plusieurs des aliments préparés et transformés ont des valeurs nutritives équilibrées et représentent des choix adaptés aux modes de vie actuels de la population.

L’industrie alimentaire offre aux consommateurs un ensemble de produits et d’aliments qui ne pourraient leur être facilement accessibles autrement.  Pour nous nourrir au quotidien, nous n’avons pas tous un accès direct à un champ de blé et à une meunerie pour fabriquer notre farine, à un jardin de légumes, à une serre, à un verger, à un oranger, à une vache laitière, à un champ de lentilles, à des poules pondeuses, à des chèvres ou à des olives pour fabriquer notre huile. Notre climat coupe l’accès à une grande variété de produits frais entre les mois d’octobre et de juin.  Nous n’avons pas tous le temps, la facilité d’approvisionnement, ni l’infrastructure qui nous permette de transformer nous-mêmes tous nos produits à partir d’aliments frais de notre environnement immédiat. Voilà pourquoi nous avons une industrie de la transformation des aliments.

Ma deuxième préoccupation est par rapport à l’accent mis sur les protéines végétales telles que les légumineuses, les noix, les graines, le tofu et les boissons de soya enrichies (des produits qui ont à peu près tous été transformés !).  On ne s’improvise pas végétarien, végétalien ou végane du jour au lendemain.  Ça prend une bonne dose de notions alimentaires, une très bonne compréhension des nutriments essentiels, vitamines, protéines, lipides, minéraux et autres nécessaires au bon fonctionnement du corps humain, un bon budget consacré aux aliments et surtout, beaucoup de temps pour bien faire les choses. Il faut être conscient des carences, des dérives et problèmes que pourrait entraîner la méconnaissance sur la nutrition.  Ça prend aussi une bonne compréhension de l’étiquette et du tableau des valeurs nutritives.

Est-ce réaliste de penser que les gens ont plus de temps aujourd’hui – ou consacrerons plus de temps – à planifier les repas de la semaine, à faire les courses et à cuisiner ?  Un très récent sondage mené par Simplii Financial, une filiale de la CIBC, révèle que : « D'un océan à l'autre, les Canadiens sont d'accord : il est temps de simplifier leur vie.  Qu'il s'agisse de bannir le désordre, de mieux gérer leurs courriels ou de passer moins de temps à effectuer des tâches courantes comme la lessive ou l'épicerie, la grande majorité des Canadiens (87 %) souhaitent que leur vie soit plus simple. »  « Les Canadiens trouvent que leur vie est trop chargée, et de bien des façons; ils souhaitent alléger leurs tâches pour avoir davantage de plaisir. » - https://www.newswire.ca/fr/news-releases/moins-c-est-mieux-selon-un-sondage-la-majorite-des-canadiens-souhaitent-simplifier-leur-vie-821556739.html

Est-ce que la planification des repas et le temps de cuisiner sont considérés comme des activités plaisantes pour la majorité des Canadiens?  Est-ce aussi réaliste de penser que nos personnes plus âgées sont prêtes à un tel changement ?  Est-ce que les conseils tels que « Savourez une variété d’aliments sains tous les jours » ou encore « une alimentation saine, c’est bien plus que les aliments que vous consommez » sont suffisants pour bien orienter le consommateur ?

Ma troisième préoccupation touche l’angle de l’achat local qui semble avoir été ignoré dans cet exercice ainsi que l’accessibilité aux produits. Au Québec, nous n’avons pas une très importante culture de noix, d’avocats, de soya ou autres et nous ne pourrions répondre à une forte demande de légumineuses, de tofu et de boissons de soya enrichies…  Nous devrons tout importer ou presque, que ce soit de la Saskatchewan, des États-Unis, du Mexique ou même de la Chine!

L’accessibilité à des produits frais ou « santé » est déjà un problème dans plusieurs régions et communautés.  Le Rapport canadien sur les prix alimentaires à la consommation 2019 prévoit une hausse de 1 à 3 % pour les fruits et noix et de 4 à 6 % pour les légumes.  Ces hausses anticipées, basées sur l’ancien guide alimentaire prévoyaient que la famille moyenne au Canada paierait 211 $ de plus pour son alimentation, ce qui risque d’augmenter beaucoup plus pour répondre aux exigences du nouveau guide. - https://www.ledevoir.com/documents/pdf/CanadaFoodPriceReportFRE2019.pdf -Un défi additionnel pour les familles qui ont déjà de la difficulté à joindre les deux bouts.  Il faut se demander si les consommateurs sont prêts à consacrer un plus gros budget dédié à l’achat d’aliments pour répondre aux recommandations du guide?

Enfin, si on aborde l’enjeu de développement durable avec le cas de la culture des amandes par exemple, il faut savoir que la Californie, qui produit 80 % de l'offre mondiale, a un problème de sécheresse chronique qui sévit depuis une décennie. La question de la gestion de l'eau est devenue cruciale pour les résidents de cet État et les amandiers demandent jusqu'à quatre fois plus d'eau que les cultures traditionnelles.  Une augmentation de la demande pour les amandes ne fait qu’aggraver une situation déjà précaire.  On sait aussi que la culture des avocats fait des ravages dans certains pays, dont le Mexique qui est notre principale source d’approvisionnement de ce fruit.  On parle de problèmes de déforestation, de menace pour la faune, de problème d’eau consommée en masse par les avocatiers, ou de celui des pesticides, sans oublier le fléau du crime organisé.  Je n’ose même pas aborder l’enjeu du transport de toutes ses denrées importées.

Mon dernier point touche l’enjeu du fameux « lobby » - ou l’absence de lobby – de l’industrie alimentaire. On a répété à plusieurs reprises que les professionnels de la nutrition ont célébré l’absence des lobbys « de l’industrie alimentaire » dans le processus d’élaboration du nouveau guide alimentaire…  Quand je lis que la préoccupation principale de Santé Canada qui était de rendre des informations sur “une saine alimentation” basées sur des données probantes actuelles sans équivoque et sans influence de l’industrie pour qu’elles soient crédibles, fiables, accessibles pour tous, applicables, pertinentes et utiles… Je suis consternée.

L’industrie alimentaire est le plus important client de plusieurs centres de recherche en alimentation universitaires, institutionnels ou privés. Comme si l’industrie alimentaire n’était pas détentrice des données scientifiques probantes, actuelles, sans équivoque, crédibles, fiables, accessibles pour tous, applicables, pertinentes et utiles?!?  Comme si l’industrie alimentaire n’embauchait pas des armées de professionnels en nutrition, des chercheurs, etc. Est-ce que les consommateurs doutent vraiment du manque d’intégrité de son industrie alimentaire, de la qualité et la salubrité des produits alimentaires d’ici ?

La définition d’une activité de lobbyisme selon le Registre des lobbyistes du Québec est la suivante :  toutes les communications orales ou écrites avec un titulaire d’une charge publique en vue d’influencer ou pouvant raisonnablement être considérées, par la personne qui les initie, comme étant susceptibles d’influencer la prise de décisions relativement : à l’élaboration, à la présentation, à la modification ou au rejet d’une proposition législative ou réglementaire, d’une résolution, d’une orientation ou d’un programme ou d’un plan d’action;  (https://www.lobby.gouv.qc.ca/servicespublic/informationnel/ToutSavoir/Definitions.aspx ).  Rappelons que ce nouveau guide alimentaire a été révisé sans aucune intervention possible de l’industrie alimentaire.  Il faut être déconnecté pour ne pas avoir vu que toutes les communications, les influences exercées auprès des fonctionnaires de Santé Canada - tout le lobby - autour de l’élaboration de ce nouveau guide a été fait par les professionnels de la nutrition, de la santé, par les différents groupes d’intérêts ou de pression représentants les modes de vie végétarien, végane, etc.  Comme le mentionnait Mario Dumont dans sa chronique du 25 janvier : « Seuls des critères angéliques et objectifs de santé du public auraient prévalu. »

Le nouveau guide alimentaire canadien est le reflet d’une idéologie, d’une vision de nutrition parfaite dans un monde parfait, basé sur les valeurs et croyances de ses nombreux auteurs.  C’est aussi la promotion de la notion que tout ce qui est transformé est mauvais.

Aurions-nous sauté des étapes cruciales pour faire de ce nouveau guide un succès?   Avons-nous vraiment considéré la réalité de plusieurs familles québécoises et canadiennes?

Je vous lance un défi : Essayez de manger pendant toute une journée - une seule journée - en excluant TOUS les aliments qui ont été transformés ou qui seraient passés par une usine de transformation alimentaire.  Voici à nouveau la définition:  Un aliment transformé est un aliment dont on a modifié la composition physique ou chimique.  Je vous invite par la suite à partager vos menus et recettes de cette journée!  Bonne chance et j’espère que cet exercice vous réconciliera avec l’importance, la complexité et diversité de notre industrie.

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